L’urgence permanente : ce mal silencieux qui nous épuise

L’urgence permanente :
ce mal silencieux qui nous épuise

Quand la logique immédiate broie les temporalités, la santé et le sens au travail à RTE, et particulièrement aux Fonctions Centrales. Il y a urgence à ralentir, collectivement.

À RTE, comme dans beaucoup d’entreprises publiques ou ex-publiques, la logique du court-terme s’est imposée : objectifs mensuels, reporting permanent, “pilotage” par indicateurs, urgence constante. Cette accélération du temps de travail, très marquée aux Fonctions Centrales (FC), ne se contente pas de désorganiser les équipes : elle abîme le sens même du métier et fragilise la santé des salarié·es jusqu’aux directeurs et directrices.

Il est urgent de ralentir, de prendre le temps de bien travailler, de regarder loin pour préparer l’avenir.  Ce n’est pas vous qui êtes débordé·es : c’est le système qui est mal pensé !

Les analyses de Herbert Simon et de James G. March permettent de comprendre comment cette logique économique se traduit, très concrètement, par un mal-être croissant au travail, y compris dans une entreprise qui prétend (et devrait) raisonner sur le long terme.

Si ce que vous vivez ressemble à ce que nous décrivons, parlez-en avec nous. Rien ne changera si nous restons isolé×es.

James G. March — Entre exploitation et exploration : l’organisation brisée par l’urgence

James G. March distingue deux logiques organisationnelles : l’exploitation et l’exploration. Dans les faits, les directions des FC, sous pression de résultats rapides et de “livrables” immédiats, favorisent systématiquement l’« exploitation ».

Résultat : moins de temps pour la formation, la transmission et la réflexion collective ; des équipes épuisées par la routine et la contrainte du délai ; une impression croissante de mal faire, sans comprendre et sans progresser.

March avertissait : une organisation qui n’explore plus s’épuise et devient incapable d’apprendre. C’est exactement ce que l’on observe aux FC, où la tension entre exigence immédiate et préparation de l’avenir devient une source majeure de souffrance.

Le monde de l’électricité évolue à vitesse grand V, que ce soit du fait de la transition énergétique ou des réglementations européennes : on subit le changement sans avoir le temps de travailler sur le fond à ces évolutions, pourtant structurelles.

Herbert Simon — La rationalité limitée : l’illusion du contrôle absolu

Le chercheur Herbert Simon (prix Nobel d’économie) a montré que les individus ne peuvent pas tout maîtriser : ils décident sous contrainte de temps et d’information. À RTE, combien de fois a-t-on vu des personnes, de tous niveaux, sommées de « décider vite » sans le temps de confronter la réalité du terrain, d’échanger avec les équipes, de vérifier les impacts ?

Les agent·es savent souvent ce qu’il faudrait faire pour bien faire, mais n’ont plus le temps de le faire et ne sont pas entendu×es quand ils et elles le disent. Ce décalage génère frustration, fatigue cognitive et sentiment d’absurdité. Le travail perd son sens parce qu’on n’a plus la maîtrise de son temps.

Le court-termisme managérial : la disparition du travail réel

La logique financière et la quête de performance immédiate rendent le travail réel invisible. Ce n’est plus la qualité du geste professionnel, la coopération ou la transmission qui comptent : c’est le chiffre.

Aux FC, le quotidien au travail est jonché d’objectifs de performance imposés sans lien avec la réalité métier, de procédures qui dévorent le temps utile, de réunions et reportings qui prennent le pas sur l’activité, « optimisation des ressources humaines », le tout bien souvent sans confiance vers et de la part du management.

Mais le paradoxe est encore plus cruel : RTE travaille sur des horizons de long terme — à travers le SDDR, le Bilan prévisionnel, révision des processus métier et interfaces, intégration de l’IA, notamment. Ces travaux demandent une vision stable, du recul, du temps pour confronter les hypothèses. Or, ce temps long est sans cesse perturbé par le temps court du politique : un changement de ministre, un discours présidentiel, une initiative comme “Choose France” peuvent balayer des mois de travail, modifier les priorités, et jeter dans l’incertitude les équipes qui planifient pour les décennies à venir.

Cette vision court-termiste génère également de la « dispersion » : si tout devient prioritaire, il devient impossible d’identifier ce qui est important. Cela donne ce sentiment d’être sans cesse « noyé·es » sans, finalement, jamais parvenir à gérer les sujets au long cours.

En fin de compte, on demande de penser loin… mais on gouverne à la semaine ! Les agent·es et managers se retrouvent ainsi constamment réorienté·es selon les annonces du jour, dans une instabilité du sens qui épuise, démotive et décrédibilise le travail collectif.

Syndicaliser la temporalité

Le syndicalisme doit rendre visible ce qui ne l’est plus : le temps nécessaire au travail de qualité, la continuité, la coopération, la transmission.

A Rte, la CGT revendique :

  • Du temps pour l’exploration : formation, réflexion, anticipation ;
  • La reconnaissance du travail réel dans l’évaluation et la rémunération au lieu des CCI (« softskills », compétences comportementales individuelles) ;
  • La fin du pilotage par indicateurs déconnectés du terrain ;
  • Des moyens humains pérennes pour travailler sans urgence permanente ;
  • Une stabilité politique et institutionnelle qui respecte le temps long de la planification énergétique publique ;
  • Des ressources pour les métiers « supports » pour permettre de redonner du temps (et du souffle) à toutes et tous.

Parce que travailler vite, c’est souvent travailler moins bien — et mal travailler, c’est souffrir. Redonner du temps, c’est redonner du sens.

Le mal-être au travail des Fonctions Centrales n’est pas une fatalité individuelle. C’est le symptôme d’un déséquilibre structurel des temporalités : on nous demande de planifier à 2050, mais on nous juge à trois mois.

Les théories de Simon et March nous rappellent que rétablir cet équilibre n’est pas un luxe : c’est une condition de santé, de performance et de dignité.

À la CGT, nous portons l’exigence du temps long : le temps du travail bien fait, du collectif, de la reconnaissance et du sens — contre le diktat du court-terme et des aléas politiques.
Nous avons besoin de prendre le temps de travailler !

Pour aller plus loin :

  • Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010.
    Théorie de l’accélération sociale, utile pour élargir la réflexion sur la temporalité au travail.
  • Yves Clot, Le travail à cœur, La Découverte, 2010.
    Sur le “travail empêché” et la perte de sens liée au décalage entre temps prescrit et temps réel.
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